Hier soir, plutôt hier matin. Dans mon lit, l’oreiller bien calé sous ma tête, une mélodie dans les oreilles. Comme d’habitude lorsque je n’arrive pas à dormir, j’ai regardé le ciel à travers le vélux ouvert, sur la gauche. Et là, tout est revenu d’un coup. Tous ces souvenirs, comme une vague déferlante, puissante. Sorte de choc, toutes ces images qui refont surface, ces mots, ces sensations, tout à la fois. Dans mes mains, mon ventre, ma gorge, mon front. J’ai voulu me resouvenir, tout retrouver, depuis le commencement.
Cela commence avec les photos de cette nouvelle année, celle que je n’ai pas connue puisque je me suis arrêtée à 2005. La Normandie, ses chevaux, son club en particulier, voir toutes ces têtes, la plupart connues, ne pas savoir s’il faut sourire ou bien pleurer. Le petit paradis existe toujours, cependant je ne peux plus m’y rendre, j’ai décidé d’y glisser mes pieds pour la dernière fois l’été dernier. Je sens presque le regret, mais non, il faut continuer mon bout de chemin toute seule. Je replonge en 2001. Première arrivée, un temps grisâtre, un sol boueux, une amie qui m’attend, les chevaux dans leurs boxs, un magnifique poney alezan qui descend du camion. Je demande si je peux le brosser, il s’appelle Funambule… Si je savais, à cette époque! Et puis on actionne la machine à avancer le temps et voilà que défile tout le reste. Mon premier été, les veillées, la randonnée inoubliable, le poulain pie, les galops sur la plage, les prix, les champs, les marches sur la route, les filets à la main, première déclaration. On plonge un peu plus, encore. 2002, deuxième été, deuxième randonnée, fier poney alezan, si je savais! Le premier amour, le vrai, celui qui dura trois ans, la première rencontre avec ma new-yorkaise et puis ces gens que je n’oublierai jamais. Les rires, les batailles d’eau, les courses dans le cross, le galop en tête, les examens, l’hippologie, les cachotteries sous la paille, les embrassades. Le 10 août 2002, le dernier galop, la dernière fois. D’autres stages, des parties de cartes enfumées, une musique vaguement jazzy en fond sonore, les engueulades, le chocolat et les bros d’eau dans les lits, les petites escapades nocturnes, lorsqu’on n’arrive pas à dormir, les jeux sur l’herbe du jardin, les ballades, le pique-nique et les courses folles dans les champs. Le 23 février 2003. Funambule est mort, le poney alezan est parti rejoindre un autre monde. Puis début avril, premier concours complet. Le stress, les belles tenues de compétition, les pantalons blancs, les jurys sévères, une première place en dressage, le stress, les parcours qu’il faut retenir, le cross, l’attente des résultats, la buvette, les photos, les pions, la préparation des chevaux. Début d’une série. Les concours s’enchaînent, quelques résultats, des week-ends inoubliables mais éprouvants. L’été 2003, je pense toujours à lui. Les coups de blues, les rires qui repartent de plus belles, des photos, tout le temps, partout, pour se resouvenir. Les belles années, tous ceux que l’on connaît, la progression, les barres qui montent, les reprises qui deviennent plus difficiles, le terrain de cross que l’on découvre un peu plus. L’été 2004, je ne t’ai pas oublié, tu sais. Ce dernier regard, mais je n’ai pas oublié tes yeux. Le foin, les poneys à cru, la distribution des rations, les soirées dans la cuisine. 2004 puis 2005, on retrouve chaque années ceux qu’on avait perdu et un nouveau départ reprend chaque fois, même si ce n’est au fond qu’une grande envolée qui ne fait que continuer. Les cigarrettes, un peu de bière, les tarots divers, les nuits à la belle étoile, les repos sur l’herbe, les parcours d’obstacle à pied, les sauts en longueur, l’aquarium dans lequel on va trouver refuge, la sellerie et sa bonne odeur de cuir. Toujours des confidences, des épaules qui s’enserrent, des mains qui se tiennent. Le soleil, le temps qui passe et que l’on oublie. Le temps qui passe, le temps qui change. Derniers adieux, ce sol que l’on foulera pour la dernière fois, cet endroit qui m’aura fait vivre mes plus beaux instants.
Je sens encore ces étoiles dans ma gorge, ces sensations à cheval et c’est étrange, car je n’ai rien oublié. Je me souviens de nos conversations, de détails, de regards. Je me souviens des lieux comme si je les avais vus hier, des chevaux comme s’ils étaient les miens. Mais tout change et les belles années disparaissent. On grandit, il faut laisser la place aux autres. C’est difficile à accepter et je voudrais encore planter mes ongles dans la chair de mes souvenirs, pour les retenir, les revivre vraiment. Retourner en arrière. Tant pis pour les larmes, les déceptions, les coups durs, les années à attendre, les faux espoirs. Tant pis pour certaines réprimandes, certains échecs, certaines personnes que l’on apprécie moins. Ces instants me sont trop chers et je me rend compte maintenant du vide de mes vacances sans ce goût de Normandie. Pourtant je n’arrive pas à lui dire Adieu.
Morgane.